Piano cérébral ou groove explosif? Aux Athénéennes…
by on mai 14, 2016 in 2016 PRESS REVIEW

Piano cérébral ou groove explosif? Aux Athénéennes, on jouit des deux sans répit

Critique Jean-Frédéric Neuburger dans Boulez, puis Laurent Coulondre et son trio électro-acoustique: c’était le menu bigarré du festival mercredi

Laurent Coulondre TRIO_-47F (Copier)

Laurent Coulondre trio,formation mi électrique, mi acoustique, totalement énergique, entendue mercredi au festival Les Athénéennes.
Image: Maxime de Bollivier
Par Fabrice Gottraux  Tribune de Genève
12.05.2016

Du festival des Athénéennes, sixième édition, ou l’art du grand écart stylistique. A moins qu’il ne s’agisse de la fameuse formule pour s’enivrer sans fin. Où les délices cérébraux de Pierre Boulez, métaphysique algébrique d’une écriture contrapuntique parfaitement inaccessible au commun des mortels, devient préambule monumental aux assauts furieux d’un trio copieusement amplifié de basses explosives, le dit trio touillant la matière jazz dans un groove fascinant. Il y a des soirs où les facultés d’analyse se perdent dans les vapeurs chaudes d’une essence musicale dont on assiste, étonné, à la distillation en direct. Voilà qui fait bigrement plaisir.

Souvenirs du mercredi 11 mai. Au mitan de cette sixième édition. Dans le repaire de l’Athénée 4, sous la vieille ville. En première partie, Jean-Frédéric Neuburger, français, pianiste. Versant «classique» de la soirée. Un opus de Webern en entrée, dodécaphonisme âpre, prime école. Le public est sobre, il faut se concentrer, pour ensuite jouir de Ravel: «Gaspard de la nuit», grand œuvre pianistique du compositeur français, touché au plus près par son jeune interprète. Des traits fulgurants dans les gammes, des sonorités étranges dans les ostinato, une manière séquencée de régler tout ce merveilleux bataclan d’allure post romantique. Bombastique? Aussi virtuose que la 2e sonate de Boulez qui conclut, énormissime morceau de bravoure, la prestation de Neuburger: trente minutes de subtiles circonvolutions, d’un étalage complet de la gamme chromatique, et du plus doux au plus puissant des volumes sonores. Forme sonate ici, et fugue par-là, ne dit-on pas? Honnêtement, s’il y a dix personnes au monde à comprendre vraiment tout cela, c’est déjà bien. Et dans ce cas, Jean-Frédéric Neuburger en fait partie, qui a eu la chance de partager son temps de cerveau avec Boulez en personne. Alors, oui, c’est magistral. Et même monstrueux. Tant, que ça finit par éblouir. Ou étourdir.

Et puis le tremblement de terre s’est arrêté. On s’est levé. Pour trinquer, tiens! Rafraîchi de la sorte, il était temps d’aborder la seconde partie de soirée: Laurent Coulondre et son trio «réversible». Coulondre sautant du piano à l’orgue, Rémi Bouyssière alternant contrebasse et basse, et Martin Wangermée à la batterie, fixe, solide, puissant. Arrangements acoustiques d’abord, puis électrifiés, et retour, avant que tout ne s’emmêle dans un déluge de notes hululantes, des riffs swing chevauchant un groove funky, la ballade toute en rondeurs sur le grand piano terminant sa course dans les effets stridents d’un sampler manipulé avec ce qu’il restait de doigts encore disponibles. Le volume sonore est conséquent, mais la salle cosy, tout en bois, tient bon. L’ingénierie est au point. Et les basses fortes peuvent débouler sans accroc face au public. Qui se trouve-là diverti comme jamais. Peut-on faire du Esbjörn Svensson sans oublier Monk ni Evans, aussi bien qu’Eddy Louiss et le P Funk? Ça tape à l’œil parfois, c’est rudement efficace pour sûr, et ce serait bien dommage de bouder son plaisir. Avec pareil appareillage, Laurent Coulondre et son trio ont de quoi séduire un large public.

Et le festival des Athénéennes, ainsi paré pour la nuit, d’accomplir une prouesse alchimique: de Boulez au «nu jazz», du génie insondable aux fulgurances branchées sur le secteur dernière tendance, un même public, à quelques va-et-vient près, a suivi cette fête des oreilles sans jamais ressentir la moindre incongruité malgré pareille mixité des styles et des genres. (TDG)
(Créé: 12.05.2016, 19h34)

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